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Sur les traces de Nelson Mandela à Robben Island

Lorsque j’ai posé pour la première fois le pied sur Robben Island, après une heure de traversée depuis le Victoria & Alfred Waterfront, j’ai d’abord été saisi par la beauté presque irréelle du paysage. La mer semblait se fondre dans le ciel, déclinant une infinité de bleus, tandis qu’une brise froide — déjà hivernale en ce mois d’avril — balayait l’île.

Puis mon regard s’est posé sur la terre. Le sol était sec, la végétation clairsemée, les rochers omniprésents. Et surtout, il y avait ce mur, immense, hérissé de fils barbelés. On pouvait y lire : « La liberté ne peut être enchaînée ! ». À cet instant, la beauté du lieu s’est fissurée, laissant place à une autre réalité : celle des hommes qui avaient été enfermés ici, privés de tout, avec pour seul horizon une fenêtre ouverte sur l’immensité de l’océan.

Le silence pesant de l’île contrastait violemment avec l’énergie vibrante de Cape Town. Il rendait l’atmosphère presque irréelle, comme suspendue. C’est alors qu’un homme s’est approché de nous. Grand, le regard marqué, le crâne rasé, il s’est présenté comme notre guide — un ancien prisonnier politique, lui-même détenu ici pendant de longues années. Sans attendre, il nous a entraînés à travers les bâtiments et a commencé à raconter.

« C’est l’île ! Ici, vous mourrez ! »

Ces mots, hurlés autrefois par les gardiens à l’arrivée des prisonniers, résonnaient encore. Je connaissais surtout Nelson Mandela pour y avoir été détenu. Il y a passé 18 de ses 27 années de captivité. Dans son autobiographie, Un long chemin vers la liberté, il se souvient : « Dis die Eiland! Hier gaan julle vrek! » — « C’est l’île ! Ici vous mourrez ! ».

Aujourd’hui, l’île est ouverte aux visiteurs, et des centaines de personnes défilent chaque année devant la minuscule cellule de Mandela. Quatre mètres carrés à peine. Face à cet espace étroit, une question m’a saisi : comment avait-il pu préserver sa lucidité, et même transformer cette épreuve en force capable de libérer tout un pays ?

La réponse, il la donnait lui-même : apprendre à trouver du sens dans les gestes les plus simples. Laver ses vêtements, balayer un couloir, organiser sa cellule… autant d’actes minuscules devenus essentiels pour rester debout.

Notre guide a poursuivi, évoquant la brutalité du système. Les prisonniers politiques étaient soumis aux travaux forcés dans une carrière de calcaire, sous un soleil écrasant. Beaucoup n’y ont pas survécu. Classé « catégorie D », Mandela n’avait droit qu’à une visite et une lettre tous les six mois.

Mais l’île n’a pas seulement brisé des hommes — elle en a aussi forgé. Comme le racontait Mandela, le fait d’être détenus ensemble avait renforcé leur détermination. Ils se soutenaient, partageaient leurs idées, nourrissaient leurs convictions.

La ségrégation, elle, ne s’arrêtait pas aux murs de la prison. Les détenus noirs et d’origine indienne étaient enfermés ici, tandis que les prisonniers blancs restaient sur le continent. Même les repas différaient selon l’origine. Notre guide a également évoqué l’histoire plus large de l’Afrique du Sud, rappelant que Mahatma Gandhi y avait lui-même vécu, confronté aux injustices qui nourriront plus tard son combat.

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, Robben Island porte une histoire bien plus ancienne. Depuis le XVIIe siècle, elle a tour à tour servi de prison, d’hôpital psychiatrique, puis de base militaire durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, ses centaines de bâtiments racontent ces différentes strates de mémoire : un sanctuaire musulman dédié à l’imam Moturu, une église, un cimetière où reposent des milliers de vies brisées.

Les atrocités n’ont pris fin que dans les années 1990, avec la chute du régime d’apartheid. Notre guide nous a alors confié, presque à voix basse, qu’il avait lui-même passé près de quinze ans ici. Il n’était qu’un adolescent. Son crime : avoir manifesté contre la ségrégation.

Une question me hantait en l’observant : pourquoi être revenu travailler dans ce lieu chargé de tant de souffrance ? Lorsqu’enfin je la lui ai posée, il a esquissé un sourire, presque timide.

« Après ma libération, j’étais perdu. J’avais laissé ma jeunesse ici. Quand on m’a proposé de revenir, j’ai accepté. Nous sommes la mémoire vivante de cette île. Quelqu’un doit raconter cette histoire… pour que la liberté règne. »

Puis il a levé les yeux vers le ciel, d’un bleu éclatant — le même que celui que contemplaient, autrefois, les prisonniers derrière leurs barreaux.